CHRONIQUE D'UNE NAISSANCE AVORTEE – 7 juillet 2009
En général, les mises bas se déroulent sans anicroche sur la Réserve. Les femelles s'isolent quelques heures ou quelques jours dans un coin tranquille du domaine, avant de réapparaître dans le troupeau, accompagnées par leur nouveau-né.
Malheureusement, de temps à autres, comme chez les humains, l'accouchement peut être douloureux et parfois même se terminer tragiquement.
Depuis les premiers jours de juillet, nous nous étions aperçus qu'une jeune bisonne de 4 ans avait des problèmes. A plusieurs reprises, nous l'avions surprise, le dos arqué, en train de pousser. Mais rien ne sortait d'elle. Ni urine, ni bouse. Etait-elle gestante ? C'était surprenant car son allure relativement svelte ne semblait rien présager.
Hier, samedi, Baptiste l'aperçoit sur la zone de mise bas, encore une fois en train de pousser. Etrange. Mais rapidement le mystère est levé : un minuscule sabot dépasse de l'arrière-train de la jeune femelle. Effectivement, elle est gestante. Mais pas de quoi se réjouir ! Si, depuis deux semaines, l'animal tente de vêler sans y parvenir, c'est que les choses ne se déroulent pas comme prévu.
La capture au petit matin…
Aussitôt prévenu, Patrice le directeur de la Réserve , est très inquiet. Il existe une très forte probabilité pour que le petit coincé à l'intérieur soit mort depuis plusieurs jours. Il faut intervenir d'urgence, sinon, on risque de perdre également la mère qui souffre le martyr. Mais pas ce soir car la nuit tombe déjà. Ce sera, demain à l'aube.
A six heures du matin, Baptiste et Manu prennent le 4X4 pour repérer la femelle. Patrice attend dans l'infirmerie du domaine avec la trousse de chirurgie et l'anesthésiant. Il boit un café, encore mal réveillé. Sa mine est soucieuse. Soudain, le talkie walkie crachote. « Ici Baptiste, nous l'avons repérée. Elle est après la source, dans un taillis. On voit toujours le sabot dépasser. »
Avec un gros soupir, Patrice qui est vétérinaire de formation, se met à préparer la fléchette anesthésiante. Le temps pour Baptiste et Manu de venir le chercher, le matériel est prêt. Il ne faut pas oublier le fusil à air comprimé. Dans le véhicule, personne ne parle. Le risque de perdre également la mère est grand. Sur le domaine, quand un animal meurt, chacun prend le deuil.

« La voilà, devant, dans la zone de mise bas » souffle Baptiste. La femelle observe les trois humains trop lasse pour chercher à fuir. Sans doute est-elle épuisée d'avoir eu à se battre contre cette douleur qui lui tenaille les entrailles. Patrice s'approche doucement le fusil à la main. Manu et Baptiste s'écartent pour empêcher l'animal de fuir vers les hauteurs. La flèche fuse du canon du fusil pour aller se ficher dans la cuisse de la bisonne. L'impact la fait sursauter, elle puise dans ses dernières réserves d'énergie pour s'éloigner en trottinant. Elle parcourt environ trois cents mètres avant de s'arrêter. Elle reprend une marche titubante. Puis s'arrête à nouveau. L'oeil désespéré, elle se couche à terre et s'en remet à la puissance des hommes. L'anesthésiant l'a terrassée en moins de cinq minutes.
La délivrance après plus de 10 jours…
Manu est envoyé à l'écurie pour commencer à préparer l'attelage des chevaux pour la première visite de la matinée. Tandis que Patrice et Baptiste observent la femelle à terre. Première précaution à prendre : lui ligoter les pattes et la tête ensemble à l'aide de sangles spéciales pour éviter toute mauvaise surprise. Patrice enfile de longs gants, puis attrape le minuscule sabot. Il tire dessus, en vain. Il écarte alors la vulve pour tenter d'introduire sa main dans le vagin de la femelle. Il palpe l'intérieur. Enfin, il entoure le sabot d'une corde dont il confie l'autre extrémité à Baptiste qui la saisit.

Afin d'assurer sa prise, il entoure la corde autour d'un morceau de bois. Le jeune homme se met à tirer. Rien ne bouge. Il faut changer de position. Au bout de longues secondes un petit museau apparaît. Patrice savonne l'intérieur du vagin pour faciliter l'opération. « Quand la tête sera sortie, ça ira mieux. » La bisonne ne semble pas souffrir. Baptiste redouble d'effort. Ca y est, la tête est dehors. Le passage du bassin pose, lui aussi, des problèmes. Patrice doit agrandir l'ouverture avec un couteau.
Finalement, Baptiste se retrouve le cul parterre. C'est fait, le bisonneau, bel et bien mort, gît sur l'herbe. Il aura fallu une dizaine de minutes de bel effort pour extraire le petit corps mort. La femelle continue à respirer calmement, produisant des ronflements graves. Nettoyage de la blessure, introduction de tablettes d'antibiotiques.
Il faut maintenant recoudre l'animal. L'opération prend une dizaine de minutes. Une piqûre pour réveiller la pauvre bête. La voilà qui redresse la tête, l'esprit encore embrumé. Elle se lève, vacille et part en trottinant, bien plus légère. Soulagée. Sans un regard pour la forme gisante sur l'herbe. Elle a tout oublié.
Il n'y a plus qu'à espérer qu'elle reprenne du poil de la bête. Avec un peu de chance, elle survivra, et pourquoi pas donnera naissance à un joli veau, pas l'année prochaine, mais celle d'après.
« Avec la belle petite chirurgie esthétique que je lui ai faite, elle n'y a pas de raison pour qu'elle ne séduise pas son mâle à nouveau. » lâche avec le sourire Patrice.
Texte et photos : Frédéric Lewino.